Chargement

Jadransko Krifò n’est pas le récit d’un road trip par la photographie . Il est la représentation d’une pensée géopolitique et sociale ; une réflexion sur un espace européen dont le mot-clé ne serait pas uniquement « économique » et politique, mais résolument « culturel ».
La représentation de la mer est le point de départ de ce travail. Vaste plaine permettant interactions, échanges et mouvements, ces eaux infinies facilitent – plus que limitent – les flux humains.

De Otranto à Sarajevo en passant par Trieste, les traces religieuses se superposent en diverses couches. Mobiles, elles se cèdent la place les unes aux autres, au gré des périodes historiques. Influencées par les flux migratoires, imposés par les conflits ou intégrés par les échanges commerciaux ; les couches s’amalgament entre elles pour inventer de nouveaux paysages géographiques.
Les photographies révèlent comment le temps a permis une « macération » de brassages culturels confrontés aux événements politiques. On découvre alors l’héritage comme une sorte de compost de cultures, proche de celui des forêts où l’organique se mélange intimement et laisser à la grande histoire le temps de modeler le paysage.

Dans cet espace géographique balkanique, les religions ne se sont pas seulement combattues entre elles, mais elles ont surtout « copulé » ! Vouées à procréer des nouvelles espèces de croyances, on retrouve d’improbables mélanges : de philosophies soufies issues de chrétiens convertis à l’islam (les bogomyles de Bosnie) ou de catholiques secrètement inspirés par la kabbale juive, pratiquant l’hébraïsme dans les synagogues cachées des appartements.

Les déplacements ont clairement influencé tout autant les nomades que les populations sédentaires. Et les conversions religieuses, aussi sincères qu’elles pouvaient l’être, n’ont jamais éradiqué totalement les mentalités, les coutumes, ni même les croyances des peuples. On le ressent très souvent dans les usages locaux du bassin méditerranéen, et par conséquent, en Europe également. C’est justement la résistance à cette assimilation et transformation naturelle qui donne lieu aux tensions et aux conflits si persistants aujourd’hui. Révoltes, invasions, nettoyages ethniques et autres guerres politiques ou culturelles sont des conflits qui ont caractérisé l’Histoire de la Méditerranée.
Le souci est que trop souvent le prétexte religieux a été utilisé pour masquer des fins politiques et géographiques à but économique. Si non seulement cette démarche est très ancrée dans le passé, elle reste malheureusement encore très vivace dans le présent. Il fallait éveiller les chrétiens contre les conquérants ottomans, éduquer les slaves, les tziganes et les juifs à la propreté du corps et de l’esprit. Il fallait éduquer les musulmans à une vie plus « orthodoxe » et clairement moins ottomane, tout en vengeant le passé. Otranto, Trieste, Srebrenica portent les traces de ce croisement de jeux de massacre. Les épurations d’ethnies similaires, de populations de même religion ou appartenance territoriale, trouvent leurs raisons dans la conquête des territoires. La Bosnie est en Europe, l’un des emblèmes absolus de cette non-résolution des conflits.
Ainsi, se perpétuant lentement, ils cristallisent les lignes culturelles de chaque civilisation, pour marquer les générations d’aujourd’hui et de demain.
Ces sont les « miracles » des nationalismes et les malaises sociaux actuels qui liquéfient ce même sang, jusqu’à le faire couler à nouveau ; rafraichissant au passage, la mémoire de ceux qui avaient transformé la souffrance en résilience.

Les religions (de part leur caractère monothéiste et de même racine hébraïque) caractérisent la méditerranée à égale mesure que les conflits : elles modèlent sans cesse et de manière profonde, le mode de vie des populations.
Les décalages entre la structure naturellement encrée et les obsessions sociales croissantes, créent ainsi un écartement et des tensions de plus en plus douloureuses, qui mènent à la révolte et aux massacres.
Les peuples portent sur leurs visages, les passages des flux et des cultures. Les mélanges de civilisation, légitimes et illégitimes, se lisent sur leur visage pour marquer leurs expressions, leur gestuelle, leurs langues. De là perdurent les dialectes, seules traces ouvertes aux plaies béantes de l’histoire ; refuges des identités d’un grand nombre de peuples méditerranéens.

Aujourd’hui, la civilisation européenne marche pieds-nus sur un feuillage en macération, constitué de couches infinies de bio-structures apparemment mortes, mais en constante transformation. Ce travail photographique est de ce compost là. Il est de cette biomasse aigre et chaude, à l’odeur de macération vivante. Il y a une « dialectique », un langage dans l’image par l’utilisation presque constante d’une forme brute de la photographie : le flou, le grain, les ombres noires, les lumières percutantes mais aussi l’espace vide.

A force de fouiller dans les contrastes du monde, les couleurs de cet environnement réel photographié se révèlent en noir et blanc, comme pour en extraire son essence primaire.
Jadransko Krifò est une réflexion en suspension, un point de départ issu d’un point de rencontre. Il y a l’urgence de trouver des réponses et apaiser l’identité. Sa propre identité certes, mais aussi celle, souvent déniée, de tout un continent.


Un projet organisé dans le cadre du Printemps Culturel 2017 – Carrefour Sarajevo www.printempsculturel.ch

Ce travail à été sélectionné par le Musée de l’Elysée de Lausanne et sera présenté lors d’une projection publique le 23 novembre 2017

Représentation graphique du projet :

Cliquez sur les chiffres afin de découvrir la collocation des images dans le contexte global du parcours.

En haut